La conférence sur les médias sociaux et les révolutions dans les pays arabes qui s’est tenue le 2 avril dernier a été d’une très grande qualité. Les intervenants ont su à la fois présenter leur rôle, leur action sur l’Internet et les replacer dans un contexte plus général.
Voici une rapide synthèse reprenant les points principaux qui sont ressortis des présentations et des discussions.
1 – L’étincelle pas la flamme
Les médias sociaux n’ont pas créé la révolution. Le mécontentement, la volonté de changer de régime étaient déjà présents avant. Néanmoins, ils ont permis de mobiliser, d’informer dans des pays où la censure et la répression policière étaient un frein à toute mouvement social. La différence avec les évènements de 2008 est frappant. Ceux-ci étaient restés limités géographiquement et peu d’images ou d’informations étaient sortis.
2 – Tout ce qui est en ligne n’est pas cyberdissident
Nous avons clairement pu constater que les blogueurs ou les concepteurs d’agrégateurs tunisiens n’étaient pas tous des cyberdissidents ou des activistes. Ces derniers étaient les moins nombreux. Par contre, il y a avait pour eux un double soucis : celui de la communauté des internautes/blogueurs tunisiens hors ou en de Tunisie et celui de faire circuler de l’information (tout type d’information).
On retrouve donc la volonté d’interaction, d’échange et de partage virtuels mais aussi concrets.
3 – La censure radicalise
Pour beaucoup de blogueurs tunisiens, la mise en place d’une censure bloquant leurs sites en Tunisie a été un facteur déterminant dans leur engagement. Peu sensibles aux questions de luttes politiques, ils se sont mobilisés lorsque leur liberté d’expression a été bafouée et limitée ; d’autant plus que la censure a visé de nombreux blogues et sites qui n’avaient rien de politique.
4 – Une censure contournable
Par contre, la censure via le blocage de certains sites avaient des limites techniques. Il était par exemple possible de la contourner en se connectant via proxi d’autres systèmes. Les internautes tunisiens et d’autres pays arabes ont su et savent montrer beaucoup d’ingéniosité pour contourner la censure.
5 – Une surévaluation des connaissances des policiers
En Tunisie, les blogueurs et cyberactivistes surestimaient la connaissance des policiers. Beaucoup cachaient leur identité. Ils ont pu constater à plusieurs reprises que la police ne connaissait pas leur vraie identité. Ils pensaient pourtant qu’ils étaient fichés et connus des services de police.
6 – Menaces, arrestations et répression
Il ne faut pourtant pas croire que la police ne savait rien. Plusieurs blogueurs et blogueuses en ou hors Tunisie, qui ne se cachaient pas ou qui ont été démasqués ont été menacés, arrêtés et subit la torture, comme ce fut le cas de Zouhair Yahyaoui.
7 – Quelle identité numérique quand on doit protéger sa vie ?
Cette situation pose la question de l’identité. Alors que dans les pays démocratiques les individus mettent de l’avant leur identité réelle, utilisent leur vrai nom car ils sont libres de parler (et encore, les cyberactivistes Anonymous semblent prouver le contraire), les blogueurs, cyberdissidents et internautes devaient être prudents dans leur utilisation des médias sociaux. Le caricaturiste Z expliquait d’ailleurs qu’il avait deux profils sur Facebook : un profil personnel sous son vrai nom, dans lequel il ne parlait pas politique et un profil activiste, celui de Z.
S’afficher, s’exprimer sous son vrai nom pouvait être dangereux pour l’individu mais aussi sa famille.
8 – Des médias sociaux incontournables
La force des médias sociaux au moment des révolutions a été multiple :
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mobilisation
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circulation et partage de tous types d’information (à l’intérieur et à l’extérieur du pays rejoignant des individus, des groupes et des médias traditionnels)
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création de débat et prise de conscience politique collective autant qu’individuelle
Les différents cyberdissidents et blogueurs ont pu rapidement constater cette force et l’utiliser. C’était un incontournable pendant les évènements.
9 – L’éducation politique et démocratique par les médias sociaux
Une fois que les mouvements ont abouti à la chute des dictatures, se pose la question de leur utilisation et de leur rôle dans la démocratisation du pays. Les discussions entre les intervenants et la salles mettaient de l’avant :
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la multiplication des contenus non intéressants, parfois agressifs et conflictuels, sur les médias sociaux
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la circulation de rumeurs et de demi-vérités
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l’utilisation politique par certains partis dont les mouvances islamistes.
D’un autre côté, toute idée de contrôler l’expression ou de revenir à une censure était unanimement réprouvée. Les médias sociaux restent et doivent rester un espace de liberté.
Néanmoins, il faut les utiliser pour aider à ancrer la démocratie dans les pays dont les dictateurs ont été chassés.
D’ailleurs, au sujet de la réaction, Z a publié un bon billet sur le sujet.
10 – Quelle mobilisation ?
Après la chute des régimes, il est difficile de mobiliser. Le but a été atteint. L’installation d’un fonctionnement démocratique fait exploser les divergences politiques. Elles ne sont plus unies contre le dictateur et ses amis et elles reprennent leurs luttes pour gagner les prochaines élections.
La rencontre s’est terminée sur cette question : la chute des régimes dictatoriaux signifie la fin de la cyberdissidence, mais est-ce le début de la cyber-citoyenneté, du cyber-engagement ?
Quelle que soit la réponse, il faut avoir conscience que le virtuel ne doit jamais être coupé du réel. Si la révolution a été animée dans le virtuel, ce sont les manifestations et les actions réelles qui ont fait chuter le régime. La cyber-citoyenneté et le cyber-engagement n’ont de sens que s’il existe réellement un espace pour le citoyen et pour son engagement… sinon, on retombe dans la dissidence.