Y a-t-il un point commun entre les évêques médiévaux et le web 2.0 ? Contre toute attente, oui. Et même plus d’un.
Il y a quelques jours, alors qu’avec une amie nous parlions de nos lectures respectives, elle me demande ce que je lis en ce moment. Je lui réponds tout naturellement Pouvoirs, Eglise et société – France, Bourgogne, Germanie (888 – XIIe siècle). Après un court silence, elle me rétorque à la blague : et ça te sert dans ton boulot ? Lorsque je lui ai dit que oui, elle est restée perplexe. Je la comprends un peu…
Voici l’explication que je lui ai rapidement donnée.
Postulats
Pour bien comprendre ma réflexion en la matière, trois postulats s’imposent.
1 – les réseaux sociaux ne sont pas nouveaux. C’est vrai que depuis l’apparition des Facebook, Twitter et autres LinkedIn, on dirait que l’humanité et les médias redécouvrent les réseaux sociaux. Or, ils existent depuis toujours et parfois, pour ne pas dire souvent, ils ont pris des formes très structurées et officielles : de la gens romaine (d’ailleurs, je pense que c’est la société romaine qui a créé les fameux cercles de Google+) au réseau des familles bourgeoises du XIXème, sans oublier les réseaux d’influences autour des hommes politiques d’aujourd’hui (et d’hier).
2 – les communautés ne sont pas plus nouvelles. Là encore, les communautés sont aussi vieilles que le monde. Elles reposent des liens divers (soit très structurés, soit complètement lâches et informels) et peuvent désigner de nombreux types de groupes. C’est ce qui les rend souvent difficile à bien identifier. Elles peuvent avoir un vrai rôle social (cf. les communautés d’immigrants en Amérique du Nord) ou pas, une manifestation géographique ou pas.
Pour ces deux premiers postulats, le constat principal est que le web 2.0 n’a rien inventé. Il a réorganisé, il a accéléré. C’est toujours amusant que de voir des gourous du web parler de réseaux et de communautés comme si c’était une pure invention du XXIème siècle. Ils réinventent tout simplement la roue sans voir que ce qui a changé c’est son utilisation, sa production, les alliages dont elle est composée, etc.
3 – le virtuel et réel ne peuvent être dissociés. Et oui, je suis un farouche partisan de cette idée-là. Le virtuel ne peut pas être pris en compte sans tenir compte de la réalité. Ce que le web 2.0 a accéléré, totalement modifié c’est que l’inverse est dorénavant vrai : le réel ne peut pas être pris en compte en excluant le virtuel.
Explication
Une fois tout cela dit, venons-en aux faits.
1 – La société médiévale : une myriade de communautés
Dans l’histoire, il y a des moments où les communautés sont plus visibles, jouent un rôle prépondérant. Dans la période qui nous intéresse (888-XIIe), les communautés sont essentielles et forment le tissu de la société médiévale. A une époque où les pouvoirs étatiques sont affaiblis, menacés par des grands barons, eux-mêmes menacés par une fragmentation de leur pouvoir, où les conflits sont légions (imposant souvent des trêves et des paix de Dieu) où le christianisme continue de pénétrer les campagnes et de se construire, où rien n’est figé, les communautés sont partout. Communautés urbaines, rurales, professionnelles, les individus se regroupent pas espaces géographiques, affinités, relations, professions, etc.
2 – Une société de réseaux
Dans cette vaste période de transition et de redéfinition des pouvoirs (construction des royaume de France et de Germanie, querelle des investitures, réformes grégoriennes, guerre des seigneurs, tensions moines/clercs, etc.), les réseaux sociaux prennent toute leur valeur. Ils maintiennent une certaine cohésion régionale ou locale et sont également à l’origine de conflits.
C’est d’autant plus vraie que la société féodale qui se met en place repose sur des liens de fidélité interpersonnels qui descendent du roi, du comte jusqu’au chevalier et parfois plus bas dans la société. C’est sans compter non plus les liens du sang, les alliances familiales essentielles aux jeux de pouvoir.
3 – Des communications dynamiques
Oui, bien sûr, les communications n’ont rien à voir avec les tweets, les statuts et autres checkin. Mais elles sont tout de même dynamiques. Pendant cette période de redéfinition des pouvoirs à tous les niveaux (spirituels et temporels, nobiliaire, clérical ou paysans, milites et inermes), la production écrite est un bon moyen de créer de la légitimité et ce, alors que la maîtrise de l’écriture est somme toute limitée aux clercs. Monastères, chanoines, évêques produisent divers contenus (traités, jugements, demandes, baux, chartes, littérature, création de faux) sur des sujets divers (réforme grégorienne, défense de droit, dénonciation de pratiques, soutien au pouvoir royal, organisation de la société, etc.). Et ils se répondent les uns les autres, se citent.
Toute proportion gardée, il y a bien un contenu dynamique qui circule dans les communautés et qui ont des conséquences aussi bien dans le “virtuel” de la réflexion intellectuelle et de la littérature que dans le réel.
4 – Les Evêques : des influenceurs et des community managers
Dans le lot des personnages importants de la société féodale qui se met en place entre le IXe et le XIIe siècle, l’évêque joue un rôle essentiel. Il est une personne d’influence (spirituelle autant que temporelle) et surtout, il est le chef de la communauté chrétienne de son urbs et des campagnes environnantes.
L’évêque est un personnage clef dans ce moment de l’époque médiévale. Il doit interagir avec sa communauté. Il doit l’écouter, la gérer, la protéger et aussi l’informer (religieusement entre autre). Homme de réseau (souvent issu de familles nobles), il intervient auprès de tous les membres de la communauté : seigneurs, milites, chanoines, moines, hommes du commun. Si on leur attribuait un score Klout, il serait sûrement compris entre 80 et 100 !
5 – Comme l’anthropologue et l’ethnologue…
Bien sûr, je le sais, cette description et cette analyse peut en surprendre plus d’un. Mais le coeur de mon discours est que l’analyse des communautés et des influenceurs à d’autres époques, dans d’autres structures sociétales est un bon moyen de comprendre les mécanismes de fonctionnement. Les communautés, les influenceurs et les réseaux sociaux existaient avant le web 2.0. Leurs histoires ont sûrement beaucoup à nous apprendre sur ce qu’est intrinsèquement des modes de regroupement et d’interaction entre des êtres humains, qui ne sont pas que des profils et des avatars.
En effet, on oublie trop souvent que les médias sociaux ne sont pas une discipline en soi ou une création récente mais bien un outil, plus rapide que les précédents, plus large que les précédents, mais qui ne fait que soutenir les besoins de communication et d’influence des êtres humains. Quand sociologie, histoire et nouveaux médias font bon ménage… Très bonne analyse en tout cas!
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